Ouvrez le livre au hasard. Une allée d’arbres nus en hiver, une route qui file entre eux, et un ciel vert. Pas vert d’eau, pas vert pâle : vert. Vous regardez à nouveau. Ce sont bien des arbres, c’est bien une départementale de campagne, la lumière d’hiver est juste et pourtant quelque chose ne va pas. Ou plutôt : quelque chose va trop bien.
C’est exactement là qu’Alexandra Kaladgew veut vous conduire. Elle le formule sans détour : « Lorsque je joue ainsi avec les couleurs, je souhaite que l’on se questionne : est-ce une photographie ou une peinture ? »
Arbres en majesté que nous avons publié en juillet 2024, va dissiper pour vous la frontière entre le monde réel et le monde du fantastique.
Une question posée à chaque page
Le sous-titre du livre ne cache rien : fantasmagorie photographique. Le mot est ancien, il désignait au XIXe siècle ces spectacles de lanterne magique où l’on projetait des fantômes sur de la fumée. Il convient bien. On reconnaît toujours ce qu’on regarde : un chêne, une haie, un étang, un chemin creux mais on ne l’a jamais vu ainsi.
Alexandra Kaladgew ne retouche pas ses images pour les embellir. Elle les réinterprète et elle le revendique : « Je les ai faits miens en les réinterprétant largement pour les faire redécouvrir avec l’idée de mieux les protéger. » La transformation n’est pas un vernis posé après coup, c’est le sujet même du livre.
Comment s’y prend-elle ? Tout se joue en post-production. La photographie est prise d’abord, classiquement ; c’est ensuite, devant l’image, que la transformation s’opère, dirigée, dit-elle, par son regard intérieur. Ce qui en sort n’est plus la photographie du début : c’est une image qui se tient entre le monde réel et le monde fantastique.
Elle prévient d’ailleurs, dans sa biographie : « les extrêmes ne me font pas peur ». On la croit sur parole dès les premières pages.
Le livre se parcourt comme un nuancier
Ce qui empêche le procédé de tourner à l’effet, c’est qu’il est organisé. Des séries chromatiques traversent l’ouvrage ; elles sont apparues, écrit-elle, « au gré de mes pérégrinations ». Le livre ne suit ni les saisons ni la géographie : il suit les couleurs.
Il y a une longue traversée bleu-vert, sombre et aquatique, où les reflets d’un étang deviennent une forêt engloutie et où les rives ont la densité d’une gouache. Il y a une suite d’azurs presque irréels, où les cumulus d’un été normand prennent une profondeur de fond marin au-dessus d’une haie bocagère. Il y a des bleus de nuit tombante, où un cyprès penché par le vent tient tête à la mer, un phare minuscule à l’horizon. Et il y a, en fin de volume, la grande montée des ors et des rouges : le soleil descend, les branches nues font des dentelles noires sur un incendie, et une image, presque la dernière, montre des feuilles d’érable tombées sur un sol criblé de bleu.
Ces déclinaisons, dit-elle, « sont parfois audacieuses, douces ou invitent à la rêverie ». C’est exactement la sensation. On tourne les pages comme on parcourt un nuancier sauf que chaque case du nuancier est un paysage habité.
Cette structure a une conséquence pratique dont nous ne nous étions pas méfiés en fabriquant le livre : on ne le lit pas d’une traite. On l’ouvre, on reste dans les verts, on referme. Trois jours plus tard on tombe dans les ors. C’est un livre qui se rouvre, ce qui n’est pas si fréquent.
D’où vient ce regard
Alexandra Kaladgew n’est pas venue à l’arbre par amour pour la nature. Elle est venue par la ville, et surtout par la nuit.
Pendant des années, elle a arpenté les grandes cités du monde appareil photo à l’épaule, « lors de voyages souvent solos mais jamais solitaire ». La Chine, la Jordanie, la Turquie, le Japon, les États-Unis, la Russie. Paris, évidemment. Elle y a travaillé les scènes de rue, qu’elle « sublime dans les vifs contrastes du noir et blanc », et le portrait, où elle cherche l’âme des gens « sans jamais oublier une petite touche d’espièglerie ».
De ce parcours, elle a rapporté une conviction : les teintes rayonnantes du jour et celles, plus mystérieuses, de la nuit peuvent rivaliser. Et elle a développé une série qu’elle appelle « paysages impressionnistes », créée précisément « pour brouiller les frontières » entre les deux médiums. Arbres en majesté en est le prolongement, appliqué cette fois à un territoire. Une de ses images, Tatihou bien gardée, était d’ailleurs exposée au Salon de la Photo de Paris, en 2024.
Le rapprochement avec l’impressionnisme n’est pas une coquetterie. Ce que fait la couleur chez elle, c’est ce qu’elle faisait chez eux : elle déplace le sujet. On ne regarde plus un chêne, on regarde la lumière qui le traverse et l’heure qu’il est.
Ce que la couleur fait au bocage
Le décor, lui, est bien réel : le Cotentin, où la photographe s’est installée, et qu’elle décrit comme son « nouveau havre d’exploration ». Après les nuits urbaines, cette nature-là lui était « assez inconnue ». Elle l’a apprise en la photographiant.
Les haies, les grands arbres isolés au milieu d’un champ, les alignements de peupliers le long des routes, les silhouettes d’hiver découpées sur un lever de soleil, deux chevaux immobiles sous un vieux chêne et un ciel de tempête. Le livre y mêle des arbres croisés ailleurs, sans jamais les distinguer.
C’est un choix, et il est radical : aucune photographie ne porte de légende, ni de nom de commune. « Mon univers chromatique se veut universel, intemporel, sans légende ni lieu. » On ne saura pas où c’était. Au début, on cherche, on croit reconnaître un bout de côte, une église, puis on abandonne, et le livre commence vraiment.
L’effet, sur un paysage bocager qu’on croit connaître par cœur, est assez saisissant. La couleur retire au bocage son évidence.
Derrière les images, quelqu’un qui plante
Il faut savoir une chose sur ce livre car elle explique tout le reste.
Quand Alexandra Kaladgew s’installe dans le Cotentin, elle n’a aucun projet de publication. Elle a une intention beaucoup plus terre à terre : planter des arbres et des haies. La première année, elle en met une vingtaine en terre. Elle en perd la moitié. Terrain humide, glaiseux, lourd, des pluies, des tempêtes, des vents d’est, puis la sécheresse et par-dessus le marché les chevreuils et les sangliers, qui n’en finissaient jamais de se rassasier. La deuxième année, elle en plante quarante. La troisième, une centaine. « Je ne lâche rien ! », écrit-elle.
Le livre est venu après, il n’était pas prévu.
Cela change la nature de ce que vous tenez entre les mains. Ces images n’ont pas été faites à distance, par quelqu’un qui admire les arbres. Elles ont été faites par quelqu’un qui a les mains dans la glaise depuis plusieurs saisons, qui sait le prix d’un jeune plant perdu, et qui photographie les arbres des autres avec l’œil de celle qui attend que les siens grandissent. La couleur, dans ce contexte, cesse d’être un effet de style. C’est de l’impatience.
Une inquiétude, mais pas de sermon
Il y a bien un fond d’inquiétude. Alexandra Kaladgew l’écrit noir sur blanc : la destruction programmée de nos arbres et de nos haies, les conséquences du dérèglement climatique.
Mais elle refuse le registre du prêche. Sa phrase, à cet endroit, nous avait frappés dès le manuscrit : devant tout cela, « il faut garder un peu d’insouciance et de légèreté ». C’est la ligne de crête du livre entier. On y sent l’urgence sans jamais y sentir le reproche et c’est probablement ce qui le rend efficace là où beaucoup d’ouvrages militants échouent.
Quelques citations ponctuent les pages, choisies avec le même tact : Nietzsche et sa forêt pleine de ténèbres, Victor Hugo, un poème de François Janvier, et cette phrase du botaniste Francis Hallé qui pourrait servir d’épigraphe à toute l’entreprise : « Je ne fais que planter des arbres : je sais que je suis trop vieux pour jamais pouvoir profiter ni de leurs fruits ni de leur ombre, mais je ne vois pas de meilleur moyen de m’occuper de l’avenir. »
L’autrice referme sa préface sur un proverbe de Nelson Henderson : « Le vrai sens de la vie, c’est planter des arbres à l’ombre desquels on ne s’attend pas à s’asseoir. » Puis elle ajoute : « C’est un long chemin sur lequel je me suis engagée et je ne verrai sans doute pas tous les fruits de ce projet. J’espère que vous m’y accompagnerez. »
À qui nous le conseillons
À qui aime la photographie et se lasse des beaux livres trop sages. À qui a déjà tenté de photographier un arbre et s’est demandé pourquoi l’image était si décevante. À qui connaît le bocage normand et croit l’avoir déjà vu. À qui plante, aussi.
Le format carré de 21 × 21 cm en fait un objet qu’on garde sur une table basse plutôt qu’au fond d’une étagère. C’est délibéré : on n’épuise pas un nuancier en une seule fois. Il figure d’ailleurs dans nos idées cadeaux.
👉 Feuilleter un extrait d’Arbres en majesté
Le livre en bref
| Titre | Arbres en majesté |
| Sous-titre | Fantasmagorie photographique |
| Autrice | Alexandra Kaladgew |
| Éditeur | Le Voyageur Assis |
| Parution | juillet 2024 |
| Pages | 104 |
| Format | broché, 21 × 21 cm |
| Prix | 25 € |
| ISBN | 978-2-494708-05-1 |
Arbres en majesté est également disponible sur commande chez votre libraire (commande via DILICOM).
Questions fréquentes
Les photographies d’Arbres en majesté sont-elles retouchées ?
Oui, et c’est assumé comme le cœur même du projet. Alexandra Kaladgew transfigure volontairement les couleurs de ses images pour brouiller la frontière entre photographie et peinture. Le sous-titre du livre, « fantasmagorie photographique », annonce ce parti pris. La photographe explique vouloir que le lecteur se demande : « est-ce une photographie ou une peinture ? »
Comment Alexandra Kaladgew obtient-elle ces couleurs ?
Le travail se fait en post-production. La photographie est prise d’abord, puis retravaillée : c’est son « regard intérieur », selon ses propres termes, qui dirige la transformation, jusqu’à produire une image qui se tient entre photographie et peinture, entre monde réel et monde fantastique. Ce parti pris est annoncé par le sous-titre du livre, fantasmagorie photographique.
De quoi parle Arbres en majesté ?
Arbres en majesté est un livre de photographies d’Alexandra Kaladgew consacré aux arbres, publié en juillet 2024 par les éditions du Voyageur Assis. L’ouvrage réunit 104 pages d’images de bocages, de haies, de chênes isolés et de lisières, aux couleurs volontairement transfigurées. Il est né du projet personnel de l’autrice, qui plante elle-même des arbres et des haies dans le Cotentin depuis son installation en Normandie.
Qu’appelle-t-on « paysages impressionnistes » chez Alexandra Kaladgew ?
C’est le nom d’une série de photographies qu’elle a développée pour illustrer la rencontre entre photographie et peinture. Le travail sur la couleur y est poussé jusqu’à un point où l’image évoque une toile peinte. Arbres en majesté prolonge cette recherche en l’appliquant au paysage arboré.
Comment le livre est-il organisé ?
Non par saisons ni par lieux, mais par séries chromatiques : une traversée bleu-vert et aquatique, une série d’azurs, des bleus de nuit, puis une montée d’ors et de rouges en fin de volume. Les photographies sont présentées sans légende ni indication de lieu, un choix revendiqué par la photographe.
Où les photographies ont-elles été prises ?
Principalement dans le Cotentin et le Val de Saire, en Normandie, où vit Alexandra Kaladgew, avec quelques images rapportées d’ailleurs sans que le livre les distingue.
Combien coûte le livre et où l’acheter ?
Arbres en majesté coûte 25 €. Il s’achète directement sur le site des éditions du Voyageur Assis, et se commande en librairie sous l’ISBN 978-2-494708-05-1 (via DILICOM).
