Avant le premier poème, avant la première encre, le livre s’ouvre sur trois répliques.
« – Jacques, que voyez-vous là ?
– Je vois un arbre, un très bel arbre.
– C’est curieux, là où vous voyez un arbre,
je vois un geste de la vie. »
La phrase est de Karlfried Graf Dürckheim, et elle tient lieu de programme. Dans les cent douze pages qui suivent, personne ne peint un arbre. On y peint un geste.
Et les branches caressent les nuages, que nous avons publié en juillet 2026, réunit les encres d’Antoinette Pham et les textes de François David. Une peintre, un poète, et entre eux un arbre qu’aucun des deux ne cherche à représenter dans sa réalité. Elle cherche, dit-elle, les frémissements de la nature plutôt que sa représentation fidèle. Lui en fait un funambule, un matamore, un Cyrano.
Deux gestes qui n’ont pas le même droit à l’erreur
Il y a, page 32, un poème qui explique le livre entier. François David y regarde travailler Antoinette Pham, puis regarde ses propres mains.
« Ton geste
d’un seul jet
sans repentir possible
séculaire fruit
et ma main
qui reprend
corrige
module
encore
et encore
foin de l’apparence
la même visée »
Tout est dit. Elle pose le pinceau une fois. L’encre entre dans le papier de riz et n’en ressort plus : pas de repentir, pas de seconde couche, pas de gomme. Lui peut recommencer autant qu’il veut, et il le fait. Les deux visent la même chose.
L’ordre de fabrication, que le livre ne précise nulle part, éclaire encore ce poème. Les encres existaient d’abord. François David a écrit devant des œuvres achevées, en réaction. Ce n’est donc pas un recueil illustré : c’est une réponse en mots à ce que son œil de poète a perçu. Quand il écrit « ma main qui reprend, corrige, module », il parle depuis la place de celui qui peut encore changer d’avis, devant quelqu’un qui ne le peut plus.
Le prix de cette règle, un poème nous le livre ainsi dans la section « Adversité » :
« L’œuvre achevée
presque
et puis
le geste qui dérape
tout jeter »
Savez-vous ce qu’est vraiment une « encre » ?
La préface est signée Yolaine Escande, sinologue, directrice de recherche au CNRS, reconnue comme calligraphe et peintre en Chine. On y apprend une chose que nous ignorions en fabriquant le livre : l’encre dont il est question n’a presque rien de commun avec ce que nous appelons encre de Chine.
La nôtre, écrit-elle, est « strictement chimique ». L’autre se compose « de noir de suie de pin, de résine, de corne animale et de parfums tel le musc ». On la frotte en bâton contre une pierre, avec un peu d’eau, jusqu’à la densité voulue. Le frottement est lent et circulaire, et il a une fonction : il conduit à « entrer dans le silence » intérieur avant que la pointe ne touche le support.
Le papier vient de Xuan, dans l’Anhui en Chine, réputé pour sa qualité depuis des siècles. Il réagit dès que le pinceau l’approche. Trop d’eau, « le tracé se perd dans le papier qui en absorbe avec avidité le trop plein ». Pas assez, « le lavis ne peut alors se déployer ». Entre les deux, une marge étroite et un seul essai.
Ne regarde-t-on pas les encres autrement, après cela ?
Le livre avance en cinq mots
L’ouvrage se parcourt en cinq temps, annoncés chacun par un mot seul : Apparaître, Plénitude, Compagnonnage, Adversité, Sagesse ultime. C’est une « montée » et pas vraiment un sommaire.
Les encres suivent souvent le format des rouleaux de lettrés, très hauts et très étroits : quarante centimètres sur cent soixante-dix pour certaines. Le livre a été fabriqué pour elles, en format vertical 17 × 28 cm, cousu, pour qu’une page puisse tenir ouverte à plat.
La première question du livre, page 15, vaut pour les deux artistes :
« Est-ce la main
ou le pinceau
qui fait surgir ? »
Les racines dont il est question
Il faut savoir d’où vient cette peinture, et ce n’est pas une affaire de technique !
Antoinette Pham est fille d’un père vietnamien arrivé adolescent en France. Elle a découvert l’écriture au pinceau chinois lors d’un voyage au Vietnam, peu avant la mort de ce père, en retrouvant ses propres racines. Elle y a trouvé la mémoire d’un arrière-grand-père mandarin, reçu à l’examen impérial qui ouvrait les plus hautes fonctions, et un grand-père entré dans l’administration coloniale grâce à son éducation. Yolaine Escande le formule sans emphase : « Antoinette ne pouvait pas laisser de côté tout un pan de son histoire qu’elle ignorait jusque là. »
De retour en France, elle se met au pinceau, étudie le sumi-e à l’Académie T’chan Sumi-e de Toulon, puis en stages en Asie. Elle vit aujourd’hui dans la campagne du Val de Saire, à quelques kilomètres de François David dans le Nord-Cotentin, « au bout du bout » pour reprendre une de ses expressions.
Et page 93, dans la dernière section, François David écrit ceci :
« Et inlassablement
tu peins
les arbres
et leurs racines
les tiennes aussi »
Quelques mots à la fin du poème, et le livre change de nature. Ces arbres tordus, ces troncs qui concentrent leur sève, ce sont des portraits de famille.
Un poète qui n’oublie pas l’humour !
On aurait tort d’imaginer un ouvrage plutôt grave. François David a publié plus de cent livres, il a créé et dirigé les éditions Møtus (livres jeunesse) en son temps, et il sait s’amuser.
« Peupliers
dans l’hiver
de peu d’oiseaux
peuplés »
Ailleurs, un bambou n’en finit pas :
« Un bout de bambou
sur un bout de bambou
bout à bout
et au bout du bout
encore un bout de bambou
bien plus loin que le bout
du ciel »
Les arbres dénudés de l’hiver se retrouvent « assignés à jamais / À Domicile Fixe », et le poème conclut : « SDF et ADF / même tourment ».
Le texte quitte aussi la ligne. Sur une double page, deux pins immenses se font face et les mots descendent en colonne entre eux, une lettre par ligne, comme des aiguilles qui tombent : par leurs aiguilles d’encre trempées, peindre les pins au dos du ciel. Plus loin, un arbre funambule traverse la pliure du livre en équilibre sur son balancier. Ailleurs encore, un ambigramme dessiné : le mot racine en haut de la page, le mot branche en bas, et c’est le même dessin retourné.
Page 102, un arbre hérite du dernier mot d’un mourant célèbre : « Ne me soutenez pas ! Personne ! Rien que l’arbre », l’unique alter ego de Cyrano.
La dernière page ne clôt pas l’histoire
Le livre se referme sur deux poèmes qui se répondent d’une page à l’autre. Le premier :
« Sans les arbres
les hommes
ne pourraient
vivre
fin de cycle »
Et sur la page suivante :
« Sans les hommes
les arbres
pourraient
meilleurement vivre
et poursuivre
sans fin
le cycle »
Il n’y a rien après. Ni reprise, ni apaisement et aucune morale : le lecteur reste en déséquilibre. Mais c’est peut-être le fond du sujet. Avec surprise, nous nous rendons compte que la poésie en mots et en images sait aussi interpeller sur le fond des sujets d’importance… Au lecteur de poursuivre le chemin !
À qui nous le conseillons
À qui pratique le pinceau, ou voudrait comprendre ce qui se joue dans un trait qu’on ne peut pas reprendre. À ceux que la poésie contemporaine intimide : ici les textes sont courts, souvent drôles, et ne réclament aucun bagage. À qui cherche un livre qu’on ouvre au hasard, le soir, sans le lire en entier et qui souhaite allier le plaisir de l’œil à celui de l’oreille à travers la musicalité des textes courts.
Et à qui a aimé Arbres en majesté d’Alexandra Kaladgew : voici un autre regard lancé du Cotentin sur les mêmes arbres, transfigurés cette fois par l’encre plutôt que par la couleur. Les deux livres se répondent sans s’être concertés mais qui sait ?
Le livre en bref
| Titre | Et les branches caressent les nuages |
| Auteurs | François David (textes), Antoinette Pham (encres) |
| Préface | Yolaine Escande |
| Éditeur | Le Voyageur Assis |
| Parution | juillet 2026 |
| Pages | 112 |
| Format | broché cousu, 17 × 28 cm, papier 150 g |
| Prix | 29 € |
| ISBN | 978-2-494708-18-1 |
Les photographies des œuvres ont été réalisées par Jean-Marc Quilbé, celles des têtes de chapitre et du portrait d’Antoinette Pham par Emmanuelle de Maistre. La gravure de la page 111 est de Malouine Rousseau. L’ouvrage est également disponible sur commande chez votre libraire (distribution DILICOM).
Questions fréquentes
Les textes d’Et les branches caressent les nuages sont-ils des haïkus ?
Pas au sens strict, mais ils en ont l’esprit. Yolaine Escande écrit dans sa préface que les poèmes de François David ajoutent aux encres « une note parfois humoristique, parfois ironique, parfois énigmatique, à la façon des haïkus ». Les textes sont brefs, parfois réduits à quatre vers, et jouent beaucoup sur les sonorités et la disposition typographique. François David a d’ailleurs fondé les éditions Møtus en 1988 sur la poésie brève inspirée du haïku.
Les poèmes ont-ils été écrits avant ou après les peintures ?
Après. Les encres d’Antoinette Pham existaient d’abord, et François David a écrit devant des œuvres déjà achevées, en réaction. Et les branches caressent les nuages n’est donc pas un recueil illustré : les textes répondent aux peintures, et non l’inverse. Cette information ne figure pas dans le livre ; elle nous a été confirmée par la maison d’édition.
Comment Antoinette Pham peint-elle ces arbres ?
À l’encre sur papier de riz, selon la tradition du sumi-e et de la peinture Chan, qu’elle a étudiée à l’Académie T’chan Sumi-e de Toulon puis en Asie. L’encre est frottée en bâton contre une pierre avec un peu d’eau, un geste lent et circulaire qui fait partie de la préparation méditative. Le trait se pose en une seule fois : le papier absorbe immédiatement et aucune correction n’est possible.
Qui sont François David et Antoinette Pham ?
François David vit dans le Nord-Cotentin. Il a publié plus de cent livres dans des genres divers, traduits dans une quinzaine de langues. En parallèle, il a été professeur de théâtre, créé et dirigé les éditions Møtus (littérature jeunesse). Antoinette Pham, d’origine vietnamienne par son père et bretonne par sa mère, vit dans le Val de Saire et pratique la peinture à l’encre dans la tradition Chan. Ils avaient déjà collaboré chez Le Voyageur Assis pour D’encre et de vent.
Que contient la préface de Yolaine Escande ?
Yolaine Escande est sinologue et directrice de recherche au CNRS, reconnue comme calligraphe et peintre en Chine. Sa préface éclaire ce que l’arbre signifie dans la tradition lettrée chinoise, détaille les deux caractères qui le désignent, explique la fabrication de l’encre et du papier de Xuan, et rappelle la valeur taoïste de l’arbre inutile, celui qui vit le plus longtemps précisément parce qu’on ne peut rien en faire.
Comment le livre est-il organisé ?
En cinq sections annoncées par un mot : Apparaître, Plénitude, Compagnonnage, Adversité, Sagesse ultime. Chaque encre est accompagnée de son titre, de ses dimensions et de son année. Les textes de François David répondent aux peintures page contre page, et prennent parfois eux-mêmes une forme graphique, en colonnes ou en calligrammes.
Comment se procurer le livre ?
Et les branches caressent les nuages coûte 29 €. Il s’achète directement sur le site des éditions du Voyageur Assis, et se commande en librairie sous l’ISBN 978-2-494708-18-1 (via DILICOM). Il compte 112 pages au format 17 × 28 cm, broché cousu sur très beau papier de 150 g.

